Service canadien du renseignement de sécurité
Symbole du gouvernement du Canada

Liens de la barre de menu commune

Allocution de Richard B. Fadden, Directeur du Service canadien du renseignement de sécurité, au Colloque international annuel de L’Association canadienne pour les études de renseignement et de sécurité (ACERS)

2009-10-29

Bonjour. C’est pour moi un honneur d’être ici, puisqu’il s’agit de ma première « sortie » depuis que j’ai été nommé directeur du SCRS. Je sais qu’il s’agit d’un moment dangereux de l’après-midi, puisque vous avez déjà déjeuner. J’essaierai donc de vous garder alertes et éveillés.

Pour commencer, permettez-moi d’abord de souligner le 25e anniversaire de mon organisation. Il y a un peu plus d’un quart de siècle, soit en juin 1984, la Loi sur le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) recevait la sanction royale. Elle est entrée en vigueur le 16 juillet de la même année. Après de longs et houleux débats, souvent empreints d’émotion, notre loi habilitante a finalement été adoptée au Parlement, et c’est ainsi que le premier service national de sécurité civil a vu le jour. Cette loi était novatrice à bien des égards : elle faisait en sorte que la collecte de renseignements repose sur des assises juridiques solides, mais prévoyait des mesures de surveillance de nos pouvoirs et définissait les limites de ces derniers de manière à protéger les libertés civiles des Canadiens.

J’aimerais bien sûr souligner, toutefois, que deux organismes de surveillance ont vu le jour en même temps que le SCRS, c’est-à- dire le Comité de surveillance des activités de renseignement de sécurité (CSARS) et le Bureau de l’inspecteur général (BIG), qui sont aussi définis dans la Loi sur le SCRS.

Souvent, les anniversaires nous incitent à jeter un regard empreint de nostalgie sur le passé et à faire le point. C’est précisé ment ce que je vais éviter de faire aujourd’hui, parce que je pense que la plupart des débats actuels entourant le renseignement au Canada sont dépassés.

Il est vrai que, pour protéger la sécurité du Canada, nous ne devons pas perdre le passé de vue, mais nous devons tourner la page et aller de l’avant. Nous devons sortir des sentiers battus et regarder droit vers l’avenir. Autrement dit, j’ai l’intention aujourd’hui de parler de notre situation actuelle et de l’orientation que nous devrions prendre plutôt que de m’attarder au passé.

Je suis ravi d’être ici parce que ce colloque nous permet d’engager un dialogue sérieux sur la sécurité nationale avec les meilleurs penseurs au Canada et dans le monde. Je peux affirmer, sans craindre de me tromper, qu’il s’agit d’une conférence unique en son genre. Le SCRS, à l’instar de ses partenaires du gouvernement fédéral, est fier de participer à cette conférence, parce nous croyons au pouvoir de la recherche, des idées et des débats. Nous sommes constamment à la recherche de moyens de faire du SCRS une organisation plus intelligente et plus avisée et le fait d’être associé à vous nous aide à le faire. J’aimerais souligner que nous avons également créé, l’an dernier, la Direction de la liaison-recherche qui, de plus en plus, amène des analystes, des universitaires et des décideurs à se pencher ensemble sur les questions de sécurité les plus épineuses de notre époque.

Les récentes conférences sur le Pakistan, l’Iran et la Chine, tenues à notre administration centrale, ont attiré des penseurs de premier ordre, et nous remercions bon nombre des personnes dans cette salle d’y avoir participé. Je vous invite tous à prendre connaissance des procès-verbaux de ces conférences publiés sur notre site Web.
De telles rencontres d’experts et de tels débats intensifs sont rares dans l’ensemble et, dans une certaine mesure, relèvent pratiquement du jamais vu au Canada. Cela m’amène au premier thème que j’aimerais aborder aujourd’hui. La sécurité nationale suscite assez peu de débats au Canada, même si ce dernier est membre du G-8 et malgré le rôle positif qu’il a toujours joué dans le monde en tant que moyenne puissance importante. Nos élites tendent d’ailleurs à en faire totalement abstraction.

Nos universités, à quelques à quelques très rares exceptions, n’y consacrent pas beaucoup de ressources, et les journalistes qui en traitent de façon régulière se comptent sur les doigts d’une main. Et même lorsque nous nous engageons dans des débats sur la question, la plupart du temps, ceux-ci ne reflètent tout simplement pas les réalités contemporaines.

Dans les pays qui ont connu le terrorisme et qui en ont vu les effets de près, la réalité est différente et les débats sont souvent plus approfondis. Ce n’est pas le cas au Canada, selon moi.

Et pourtant, le Canada a lui aussi été victime du terrorisme. Permettez-moi de répéter quelques faits que vous connaissez déjà : 329 personnes, dont la plupart étaient des Canadiens, ont perdu la vie lors de l’attentat à la bombe commis contre le vol 182 d’Air India en 1985, peu après la création du SCRS. Nous sommes inextricablement liés à cet événement et partageons pratiquement le même anniversaire.

Toujours dans les années 1980, des attaques contre des diplomates turcs au Canada ont coûté la vie à l’un d’entre eux, et un gardien de sécurité canadien a été tué lors de la prise d’assaut de l’ambassade de la Turquie à Ottawa. Vingt-quatre Canadiens sont morts lors des attentats contre les tours jumelles en septembre 2001.

Depuis, des réseaux terroristes ayant des liens avec le Canada ont failli être à l’origine d’attentats qui auraient pu s’avérer très meurtriers, tant au Canada qu’ailleurs dans le monde. Par exemple, en juin 2006, un groupe de jeunes hommes a été arrêté à Toronto en vertu de la Loi antiterroriste, sous l’inculpation de complot en vue de commettre des actes terroristes graves en sol canadien. Jusqu’à maintenant, cinq membres du groupe ont plaidés où ont été déclarés coupables, et les tribunaux sont toujours saisis de cette affaire. En mars de cette année, Momin Khawaja a été jugé coupable d ’avoir financé et facilité le terrorisme et d’avoir fabriqué des détonateurs devant servir à la perpétration d’attentats terroristes. Plus tôt ce mois-ci au Québec, Said Namouh a été reconnu coupable d’avoir joué un rôle dans la planification d’actes terroristes à l’étranger. Je crois donc qu’il est très clair que le Canada n’est pas à l’abris du terrorisme ni de ces effets.

Mais cela est difficile à croire si l’on en juge par la façon dont les Canadiens abordent les questions touchant la sécurité nationale. Nos élites se contentent la plupart du temps de détourner les yeux, alors que les médias ont tendance à limiter leur couverture sur le sujet aux groupes qui semblent penser qu’il suffit d’user de notre charme naturel et d’arborer la feuille d’érable sur nos sacs à dos pour éviter les problèmes.

C’est assez étrange, étant donné que les Canadiens ne se posent pas de questions sur la plupart des autres aspects du phénomène de la mondialisation. Nous sommes une nation commerçante qui vend, achète et investit dans tous les coins du monde. Nous croyons à la diplomatie et au développement international et consacrons beaucoup d’énergie à la création d’institutions multilatérales à l’appui d’un système international fort et fonctionnel. Lorsque l’ordre international est menacé, nous sommes là pour rétablir ou maintenir la paix et pour combattre aux côtés de nos alliés.

Les Canadiens approuvent certaines de ces activités sans réserve, et même si d’autres sont controversées, elles font néanmoins l’objet de débats intelligents. Nous croyons à la démocratie et aux droits humains, et sommes déterminés à protéger ces valeurs avec tous les outils à notre disposition. En ce sens, nous nous efforçons de nous montrer à la hauteur de l’image que nous nous sommes faite de nous-mêmes en tant que citoyens du monde sensibles à ses réalités, bonnes et mauvaises.

Et pourtant, mon opinion est qu’en tant que pays, nous voyons du terrorisme ce que nous voulons bien voir. Pour de nombreux leaders d’opinion, les efforts de lutte contre le terrorisme contribuent à miner la démocratie et nos valeurs plutôt qu’à les défendre. Dans presque tous les cas, lorsque le gouvernement prend des mesures pour lutter contre le terrorisme, on l’accuse de réagir de façon excessive ou de porter atteinte à la liberté. C’est assez étrange, puisque le terrorisme constitue en fait l’atteinte ultime à la liberté. Si les terroristes croient en quelque chose, c’est au nihilisme et à la mort. Ils s’en prennent vraiment à n’importe qui sans discrimination.

Ils frappent sans égard à la culture et exploitent en leur faveur les sentiments de haine et de doute. Ils ne sont fidèles à personne ni à aucune nation et ne respectent aucune des règles ou conventions sociales que les États-nations ont pris tant de soin à établir. Les terroristes sont donc les ennemis ultimes de l’ordre démocratique libéral et des droits de la personne qui donnent à celui-ci son impulsion.

La question que je pose alors, c’est pourquoi les individus accusés d’infractions terroristes sont-ils souvent représentés dans les médias comme de quasi-héros populaires, malgré les verdicts sévères de nombreux juges? Pourquoi sont-ils toujours photographiés avec leurs enfants? Pourquoi est-ce qu’on se montre indulgent à leur égard lorsqu’on les décrit et pourquoi est-ce qu’on les croit lorsqu’ils accusent le SCRS ou d’autres organismes gouvernementaux d’ avoir abusé d’eux? Le fait d’être accusé d’avoir des liens terroristes au Canada semble être devenu un symbole de statut, un signe de courage dans la lutte contre le véritable ennemi, qui, au moins à certaines occasions, est apparemment le gouvernement.

Des membres de la société civile voient un certain romantisme dans tout cela. Le partenariat flou entre les ONG à but unique, les journalistes qui défendent les présumés terroristes et les avocats qui jouent le rôle de conseillers en relations publiques a fait en sorte, dans une certaine mesure, que les personnes accusées d’avoir des liens terroristes ou de commettre des actes terroristes soient représentées sous un jour favorable.

J’insiste sur le fait que je comprends le principe de la « présomption d’innocence » et que je ne prétends pas que les individus accusés d’infractions devraient être présentés comme étant coupables. En fait, j’aimerais que l’on fasse preuve davantage de neutralité.

Il ressort deux principales tendances quelque peu inquiétantes en ce qui a trait à la façon dont les individus accusés de crimes liés au terrorisme sont représentés au Canada.

Premièrement, le terrorisme comme tel est souvent représenté comme n’étant pas un véritable crime, mais plutôt comme un crime politique. On a tendance à en minimiser la gravité et à dire qu’il s’agit d’une forme de dissension ou d’un acte de séduction révolutionnaire plutôt que d’une infraction au Code criminel et d’une violation des droits de la personne. C’est d’ailleurs ce qui s’est dégagé de la plupart des reportages sur les procès des accusés à Toronto, sauf quelques récentes exceptions notables et d’ailleurs très encourageantes. Cela vient peut-être du fait que les Canadiens ont tendance à croire que, pour une raison ou pour une autre, le Canada est à l’abri du terrorisme et que des complots terroristes ne peuvent donc pas vraiment y être ourdis.

En outre, à moins qu’une bombe explose ou qu’un meurtre soit commis au nom du terrorisme, il semble que le « simple » fait de comploter de commettre un acte teroriste, de financer des groupes terroristes ou de se rendre à l’étranger pour subir un entraînement dans un camp terroriste ne soit pas vu comme un acte criminel.

Peut-être encore s’agit-il simplement d’une idéologie adoptée par certains commentateurs qui ne se sont jamais vraiment penchés sur la question et qui, sur le plan intellectuel, sont enfermés dans un carcan dont ils ne peuvent tout simplement pas s’échapper. Mais je pose carrément la question suivante : ceux qui minimisent la gravité du terrorisme peuvent-ils prétendre de protéger nos libertés civiles?

Les juges qui président les procès de terroristes présumés n’ont pas du tout suivi ce raisonnement. Dans le prononcé de la sentence d’un des individus déclarés coupables d’avoir joué un rôle dans le complot d’attentat à la bombe à Toronto, le juge a déclaré ce qui suit en septembre :

Les infractions terroristes constituent la forme de comportement criminel la plus vile. Il s’agit de crimes anormaux [...] Ils atteignent le fondement même des idéaux démocratiques du Canada [...] Ils visent à semer la peur et la terreur chez les citoyens dans une mesure qui dépasse celle d’autres infractions criminelles.

Deuxièmement, les terroristes accusés sont habituellement décrits comme étant trop inexpérimentés, mal préparés ou jeunes pour pouvoir vraiment commettre des actes haineux. C’est ce qui ressort dans un grand nombre des reportages sur les accusés dans le complot de Toronto. Cependant, je doute fort que des rédacteurs en chef permettraient qu’un tel raisonnement soit utilisé dans les reportages sur des personnes accusées de meurtre ou de vol. Certains terroristes sont, comme dans de nombreux romans d’espionnage, ingénieux et très doués. D’autres sont des exécutants bien déterminés, mais d’intelligence moyenne, qui cherchent à défendre une cause ou une idée.

Je serais heureux de me tromper, mais il semblerait que les terroristes n’aient pas tous le même profil psychologique. Je doute, par exemple, que personne ne pourrait nier que Timothy McVeigh, l’un des individus déclarés coupables dans l’attentat à la bombe d’Oklahoma City en 1995, était un homme particulièrement doué. Et pourtant ses actions ont coûté la vie à 168 personnes, causé des blessures à près de 700 autres et endommagé plus de 300 immeubles dans un rayon de 16 pâtés de maison.

Le SCRS et certains de ses partenaires fédéraux ont été appelés, à la suite de plusieurs commissions d’enquête et de nombreuses procédures judiciaires, à faire une introspection, à examiner leurs façons de faire et de penser et à s’améliorer. Je pense que nous avons fait des progrès, et je promets que nous continuerons d’en faire. Et pourtant, je doute sérieusement que les éléments de la société civile qui sont extrêmement sceptiques face aux efforts accrus de lutte contre le terrorisme aient fait de même.

À mon avis, ils n’ont pas évolué dans leur façon de penser et se contentent de lancer des slogans comme « Guantanamo Nord » et « Personne n’est illégal » qui, bien qu’évocateurs, sont très trompeurs et n’apportent rien de vraiment valable à ce débat très complexe.

N’allez surtout pas croire que mes propos s’adressent exclusivement aux organismes de l’extérieur du SCRS. Je dois avouer que cette manière de penser dualiste ou manichéenne a également cours parmi ceux qui travaillent dans le domaine de la sécurité nationale. C’est quelque chose que nous devons améliorer, et nous tentons de le faire. Le débat sur la sécurité nationale, tant au Canada que dans d’autres pays, a souvent été stérile parce qu’il s’attache à une théorie rigide mais persistante, à savoir que la sécurité et les droits de la personne sont des notions tout à fait opposées qui obligent en quelque sorte à des compromis.

Je maintiens, pour ma part, que la sécurité est un droit humain. La sécurité et les droits ne sont pas des notions opposées, mais plutôt interreliées comme les brins d’une molécule d’ADN. Ensemble, ils forment le code génétique propre à la citoyenneté moderne. Les peuples partout dans le monde aspirent à la liberté civile et à la sécurité et ils y ont droit. Des gens viennent au Canada pour jouir de la grande liberté politique, économique et religieuse qui y existe. Ils y viennent aussi pour échapper aux nombreux régimes partout dans le monde qui agissent avec impunité et qui imposent des restrictions arbitraires sur leurs libertés. La sécurité et les droits de la personne sont des notions compatibles et indissociables.

Permettez-moi de paraphraser les paroles de Shakespeare dans Richard III : mon royaume pour un nouveau paradigme. Nous aurions tous intérêt à nous engager dans un débat plus nuancé digne d’un pays du G-8.

Le second thème que j’aimerais aborder cet après-midi a trait au contexte juridique tumultueux dans lequel évolue actuellement le Service. Au moment où la Loi sur le SCRS est entrée en vigueur, l’organisation était guidée par des principes qui s’appliquaient aux réalités de l’é poque. Selon ces principes :

  • le SCRS ne devait pas faire le travail de la police ni recueillir de preuves;
  • pour protéger les libertés civiles, il ne devait conserver que ce qui était strictement nécessaire pour faire son travail;
  • il ne devait comparaître que rarement devant les tribunaux, et ce, à des fins bien précises.

Les employés du SCRS s’en sont tenus à ces principes parce qu’ils croyaient que c’était la façon d’agir que leur dictait la loi. Toute une génération d’employés, qui connaissait la Loi sur le SCRS sur le bout des doigts, s’est laissée guider par ces valeurs. De plus, nos deux organismes de surveillance, le CSARS et l’inspecteur général, se sont assurés au fil des ans que nous respections ces principes et ont signalé au ministre ou au Parlement toute transgression de notre part.

Toutefois, au cours des dernières années, chacun des principes fondamentaux dictant notre façon d’agir a été remis en question ou modifié à la suite de différents jugements. On ignore quelles seront les répercussions à long terme de ces changements. Une chose est claire : les lois, les tendances juridiques et les récents jugements ont permis à notre société de mieux donner expression à ses droits et libertés individuels.

De toute évidence, le contexte juridique a évolué, et ce nouveau régime précaire a eu une incidence profonde sur notre façon de travailler à tous les niveaux. Cette simple image en dit long : en 1984, le SCRS comptait un seul conseiller juridique. Aujourd’hui, il y a 26 avocats aidés de 18 employés de soutien. À vrai dire, si nous incluons les personnes qui s’occupent du soutien juridique à l’échelle du Service, un total d’environ 80 employés se consacrent exclusivement aux dossiers juridiques. Au cours des dernières années, nous avons participé à toute la gamme des processus judiciaires. Mentionnons, par exemple :

  • des affaires pénales (arrestations des 18 de Toronto et affaire Khawaja);
  • trois commissions d’enquête (O’Connor, Iacobucci et Major);
  • des poursuites au civil, découlant en grande partie des commissions d’enquête;
  • des dossiers d’immigration liés aux certificats de sécurité;
  • des examens spécialisés réalisés par le Bureau de l’inspecteur général ou notre organisme de surveillance, le CSARS, et portant souvent sur des questions semblables à celles abordées dans le cadre des commissions d’enquête ou des procédures judiciaires susmentionnées.

Dans le cas des commissions d’enquête seulement, plus de 130 000 documents du Service ont été examinés et 108 employés, anciens ou actuels, du Service ont été interviewés ou ont témoigné en public. Cela donne un petit aperçu du temps qu’il faut consacrer aux batailles juridiques et de ce que celles-ci entraînent comme préparatifs et comme volume d’informations à communiquer.

Les répercussions de ces décisions judiciaires peuvent être soudaines et assez formidables. Par exemple, la dé cision de la Cour suprême dans l’affaire Charkaoui nous oblige maintenant à conserver toutes les données opérationnelles (notes, enregistrements électroniques et autres) liées à des dossiers susceptibles de faire l’objet d’actions en justice à l’avenir. Parce qu’il est difficile de prévoir l’issue d’une enquête, nous avons pris la décision de conserver pratiquement toutes les informations que nous recueillons.

Cette seule décision va effectivement à l’encontre d’un des principes fondateurs du SCRS. Notre loi nous enjoignait de ne recueillir et de ne conserver que les informations jugées « strictement nécessaires » pour déterminer si une personne représentait une menace. Il s’agissait d’un moyen de protéger les libertés civiles. Maintenant, le plus haut tribunal au pays nous dit de faire tout à fait le contraire. Tout conserver semble maintenant être considéré comme le meilleur moyen de protéger les libertés civiles. Je ne suis pas certain que les Canadiens ou même notre appareil national du renseignement soient conscients de toute l’ampleur des répercussions qu’aura cette décision.

Cependant, pour faire contrepoids à cette nouvelle exigence, le SCRS est tenu de respecter des critères très stricts pour déterminer sur qui il peut faire enquête et d’obtenir un mandat, qui doit être approuvé par le Ministre et un juge de la Cour fédérale, avant de recueillir des renseignements par intrusion. Je prévois toutefois que d’ici quelques années, et il me fera plaisir d’en parler dans quelques années, que quelqu’un nous accusera d’agir comme la Stasi en raison des informations que nous sommes maintenant tenus de conserver.

L’échange d’informations a également été au centre de bon nombre des différends juridiques que nous avons eu à régler ces dernières années. Dans bien des cas, ces différends portaient sur la nature des informations que nous échangeons avec des pays étrangers. Évidemment, nous ne devons pas échanger des informations susceptibles de mener au mauvais traitement de nos citoyens. Nous avons d’ailleurs pris des mesures pour éviter que cela ne se produise. Cependant, les informations obtenues de services étrangers sont essentielles à la protection du Canada. Nous vivons dans un monde où les déplacements sont faciles, même pour ceux qui veulent commettre des actes terroristes.

Les services de renseignements échangent des informations dans le cadre de toutes leurs activités et à tous les niveaux – économique, politique et juridique – et doivent pouvoir maintenir cette pratique indispensable. Nous ne pouvons pas décider unilatéralement de nous retirer de la partie. Même si les critiques n’aiment pas l’entendre, nous devons absolument entretenir des relations diplomatiques avec les pays ayant de mauvais antécédents en matière de respect des droits de la personne, de même que des liens avec leurs services de renseignements. Si le Canada ne faisait qu’échanger des informations avec les pays qui respectent les droits de la personne, il aurait beaucoup de mal à repérer les menaces qui émanent des régions plus instables de la planète et serait pratiquement incapable d’aider les Canadiens qui sont enlevés ou menacés à l’étranger. En fait, dans certains pays, les services de renseignements exercent plus d’influence que les ministères des affaires étrangères et jouent donc un rôle vital en cas de crise. Certains seront déçus de savoir que les choses se passent ainsi, mais c’est la réalité. Cela dit, je veux qu’on sache clairement que le SCRS respecte la loi. Ses employés ne se serviront jamais d’informations obtenues sous la torture ou à la suite de mauvais traitements.

Malgré le bruit qu’ont suscité les diverses commissions d’enquête, il importe de signaler que les juges O’Connor et Iacobucci ont tous les deux souligné dans leurs volumineux rapports l’importance d’un échange d’informations consciencieux pour protéger la sécurité du Canada. Ils ont eu raison, selon moi, d’affirmer que les manquements à l’obligation de confidentialité auraient des répercussions pour le Canada parce que cela risquerait de mettre des vies en danger et rendrait les alliés extrêmement réticents à échanger des informations à l’avenir.

Il y a une autre question connexe d’ordre juridique que j’aimerais aborder. Elle a trait à l’obligation qu’a le SCRS de communiquer de plus en plus d’informations sensibles. Nous avons travaillé d’arrache-pied afin d’arriver à des compromis sur cette question et, dans la plupart des cas, avons réussi à convaincre les tribunaux pénaux du bien-fondé de nos arguments. Toutefois, les obligations qui nous ont été imposées dans l ’affaire du certificat de sécurité visant Charkaoui ont dépassé les limites de ce que nous pouvions accepter. Nous étions confrontés à un dilemme assez fondamental : communiquer des informations et remettre ainsi à d’éventuels terroristes la clé donnant accès à nos techniques et à nos sources ou retirer les informations portant sur cette affaire, ce qui entraînerait l’annulation du certificat de sécurité. Nous avons choisi l’option la moins nuisible à long terme pour le Canada et avons retiré les informations. Nous avons agi ainsi parce qu’un service de renseignements qui ne peut protéger ses sources et ses techniques ne peut être crédible ou efficace. Nous tenons d’ailleurs à remercier le Ministre et le gouvernement d’avoir appuyé cette décision.

Évidemment, le SCRS ne pouvait qu’être influencé par les interprétations de la Charte des droits et libertés. C’était inévitable. Les tendances et les décisions juridiques sont aussi, de toute évidence, influencées par les changements qui s’opèrent sur les plans social et politique et par les grands débats de société. C’est pourquoi, dans la première partie de mon discours, j’ai appelé à un débat plus sérieux et plus nuancé sur la sécurité nationale. La tenue de débats équilibrés aboutit à l’adoption de saines politiques et de lois efficaces. Ce n’est pas une perte de temps. Cela donne des résultats concrets.

Je m’inquiète à la fois de la qualité des débats publics en cours et du contexte juridique actuel parce que le SCRS a toujours le même mandat fondamental à remplir, c’est-à- dire protéger la sécurité du Canada. Nous avons l’habitude de travailler dans un contexte imprévisible – c’est un peu comme sauter sur une trampoline que quelqu’un déplace une fois que vous êtes dans les airs. Toutefois, au cours des dernières années, nos employés ont consacré trop de leur temps à réfléchir à la situation de l’organisation plutôt qu’à surveiller les activités des malfaiteurs. Les menaces qui pèsent sur nous, comme madame Morin l’a indiqué, sont de plus en plus complexes, en partie à cause du nombre élevé d’États déliquescents et des nombreux groupes inspirés par al-Qaïda qui émergent du chaos de sociétés en ruines. La collecte de renseignements devient infiniment plus difficile dans un contexte mondial où de nombreux acteurs sont sur le point de s’effondrer ou de sombrer dans l’anarchie.

Par ailleurs, l’ennemi a changé de forme : al-Qaïda n’est plus seulement une organisation, mais est devenu une idéologie. Malgré les pressions évidentes qui s’exercent sur ses dirigeants, son idéologie persiste, de sorte que même si le mouvement est affaibli à bien des égards, sa fragmentation a contribué de bien d’autres façons à accroître et à étendre son influence.

C’est une autre raison pour laquelle notre travail est devenu aussi difficile. Il suffit de penser à l’Afghanistan, par exemple, où les défis que nous devons relever sont sans précédent. Dans ce pays en transformation constante, nous devons absolument nous concentrer sur notre mandat fondamental. Il est évident que plus nous mènerons d’opérations à l’étranger, plus nous serons en mesure de repérer les menaces qui pèsent sur le Canada et de les comprendre. Les terroristes, sans égard à leurs autres occupations, ne sont pas sédentaires.

Ils font partie de ce monde en mouvement dans lequel nous vivons. Les idées, l’argent, les produits et les gens circulent librement. Le SCRS doit donc être plus mobile pour défendre le Canada contre les menaces. C’est là la simple réalité à laquelle nous sommes confrontés.

Le terrorisme demeure la plus importante menace qui pèse sur nous. C’est une menace bien concrète pour nous et pour nos alliés. Elle ne relève pas de la fiction.
Les récentes condamnations dont j’ai parlé montrent à quel point le terrorisme associé à l’extrémisme religieux et politique est présent au Canada. Internet a permis aux terroristes de se servir des technologies de réseautage social pour accroître leur force de frappe, puisqu’ils peuvent se rencontrer dans le monde virtuel pour faire du recrutement, dresser des plans et exécuter des actes de terrorisme.

Vous avez peut-être lu les reportages sur le récent procès de Said Namouh et l’argument du ministère public selon lequel l’accusé faisait partie d’une organisation connue sous le nom de Front islamique mondial de l’information. Il s’agit d’un groupe d’extrémistes islamistes qui se spécialisent dans la propagande, le recrutement et la planification en utilisant des réseaux Internet sophistiqués.

Tout au long de l’histoire, les progrès technologiques ont servi diverses fins, tant bonnes que mauvaises. Ce n’est pas différent dans le cas d’Internet. À mesure que ce réseau étend ses tentacules dans toutes les sociétés, dans tous les ordinateurs et dans tous les foyers, on ne peut faire abstraction des répercussions énormes qu’il entraîne. C’est la première fois de l’histoire qu’autant de gens ont l’occasion de se renseigner sur des événements et de participer à des débats étrangers à leur réalité de tous les jours, de s’unir pour résoudre des problèmes et de partager leurs idées pour faire avancer l’humanité.

C’est aussi la première fois de l’histoire qu’autant de personnes malintentionnées ont un accès instantané à toutes les régions du globe, avec tout ce que cela implique. Nous avons besoin d’outils pour établir une distinction entre ceux qui ne font que faire du bruit et ceux qui terrorisent vraiment.

Le SCRS espère, bien entendu, que le projet de loi sur l’accès légal déposé à la Chambre des communes sera adopté. Il a déjà accès aux réseaux des fournisseurs de services avec une autorisation légale, mais cette loi obligerait simplement les fournisseurs à mettre leur matériel à niveau. Il n’y a absolument rien qui justifie que les terroristes puissent disposer de refuges sûrs un peu partout sur la planète. Pour protéger les Canadiens, nous devons nous adapter au même rythme que les groupes terroristes. Nous devons faire preuve de souplesse. Nous devons innover et entamer un débat intelligent et équilibré, qui n’est pas dominé par seulement une ou deux personnes ayant des intérêts particuliers. Nous devons avoir une vision d’ensemble.

Pour comprendre cette vision d’ensemble, nous devons être conscients du fait que même si de nouvelles menaces voient le jour, il est rare que les anciennes s’estompent ou qu’elles disparaissent. La guerre froide est terminée et les murs se sont effondrés, mais un certain froid persiste toujours. Bien qu’aux yeux du public, notre rôle consiste à recueillir des renseignements sur le terrorisme, nous consacrons toujours des ressources considérables à l’espionnage et à l’ingérence étrangère au Canada.

Notre pays est un innovateur sur le plan scientifique, et nous avons réussi à établir des liens diplomatiques et militaires solides avec d’autres pays. Nous continuons de protéger ces rapports vitaux qui nous ouvrent des portes, parce qu’il est dans notre intérêt national de le faire et parce que savoir, c’est pouvoir.

Il importe aussi d’examiner, je crois. le contexte de la menace dans une nouvelle perspective. On s’attend à ce que les services de renseignements soient des oracles, à ce qu’ils puissent lire l’avenir comme Nostradamus. En choisissant le thème de la conférence de cette année – défis émergents pour la sécurité et le renseignement – les organisateurs ont misé sur une valeur sûre, ce sujet étant toujours d’actualité. Qui sait exactement, par exemple, à quelles difficultés le Canada pourrait se heurter à cause des effets du changement climatique sur l’Arctique et sur d’autres régions du monde? Quel effet l’abandon progressif des sources d’énergie conventionnelles à base de carbone aura-t-il sur les rapports de force traditionnels? Et pendant que nous nous perdons en conjectures sur ces grandes questions de principe, il se peut que les plus graves menaces qui pèsent sur nous émanent de groupes disposés à commettre des attaques méticuleusement organisées, mais faisant appel à des méthodes peu sophistiquées, comme celles de Mumbai l’an dernier.

Une chose est claire : pour rester au fait des profonds changements qui ne cessent de s’opérer, les services de renseignements doivent utiliser tous les outils à leur disposition. Nous devons recruter des personnes compétentes et bien les former, être experts en technologie et savoir tirer judicieusement parti des informations de sources ouvertes.

Nous devons aussi être en mesure d’analyser ce fatras d’informations et de les transformer en renseignements qui permettent vraiment de nous protéger. C’est beaucoup demander, et pour y arriver, nous avons besoin de l’aide de nos citoyens.

Un débat plus intelligent et plus équilibré s’impose. Nous sommes prêts à jouer le rôle qui nous revient dans ce débat et à continuer d’assumer nos responsabilités, c’est-à-dire à rendre des comptes et à être aussi transparents que possible sans pour autant nuire à notre efficacité. Nous sommes prêts à faire notre part, quels que soient l’orientation de ce débat, le degré de surveillance exercée sur le SCRS et le niveau de participation des parlementaires et d’autres organismes. Je vous invite tous à vous engager dans un débat plus équilibré et à vous ouvrir davantage aux nouvelles idées. Bien sûr, cela vaut aussi pour les employés du SCRS et ses employés.

J’aimerais vous laisser sur une note d’espoir. Jusqu’à maintenant, je vous ai dit que j’avais l’impression qu’une bonne partie du débat public sur les questions liées au renseignement et sur notre service était figé dans le temps, comme un vestige du passé. Les spécialistes militaires connaissent trop bien le dicton selon lequel les généraux ont souvent l’impression de préparer la dernière guerre. Les services de renseignements, selon moi, doivent eux aussi se méfier de ce syndrome, tout comme les personnes chargées d’informer le public sur les questions liées au renseignement.

Depuis sa création, le SCRS est aux prises avec un problème de décalage. Lorsqu’une nouvelle fait la manchette, elle est habituellement liée à des événements qui se sont produits il y a quelques années. Bien qu’il soit important de tirer des leçons du passé, il ne faut pas perdre de vue nos atouts actuels. Le SCRS a grandi et évolué de façon remarquable au cours de la dernière décennie.

Nos budgets et nos effectifs ont atteint des niveaux sans précédent, et nous sommes en mode recrutement. Nous disposons d’un effectif talentueux et plus diversifié que celui de l’ensemble de l’administration fédérale. Un nouvel immeuble est en construction à notre administration centrale et nous figurons encore une fois cette année parmi les 100 meilleurs employeurs au Canada et les 25 meilleurs dans la région de la capitale nationale.

Grâce à notre collaboration avec nos partenaires responsables de la sécurité, des terroristes ont été incarcérés et les Canadiens ont été protégés. Notre organisation est formée de personnes fières, dynamiques et déterminées, et nous sommes tout disposés, grâce à des rencontres comme celles-ci, à poursuivre notre apprentissage sur les moyens à prendre pour continuer de bien servir les citoyens canadiens.

Devant les enjeux considérables auxquels nous sommes confrontés, j’espère que mes propos d’aujourd ’hui serviront de point de départ au lancement d’un débat plus intelligent et plus approfondi sur les questions liées à la sécurité et au renseignement au Canada.

Je vous remercie de votre attention.