Service canadien du renseignement de sécurité
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Notes d´allocution d´Andy Ellis, directeur adjoint, Politiques et Partenariats stratégiques, à l´occasion de la conférence internationale 2011 de l´Association canadienne pour les études de renseignement et de sécurité

Le 10 novembre 2011 à l´hôtel Fairmont Château Laurier

Introduction

Bonjour. Je vous remercie de m'avoir invité à prendre la parole devant vous aujourd'hui au nom du Service canadien du renseignement de sécurité. Je suis heureux de m'adresser à un public si important et si bien renseigné, et je félicite les organisateurs d'avoir mis sur pied un programme qui non seulement soulève des questions importantes, mais encore qui le fait dans le cadre d'un forum public.

Je le mentionne, car, par le passé, l'appareil du renseignement de sécurité en général – et le SCRS en particulier – a tenté de passer inaperçu. Compte tenu de la nature de nos activités, la discrétion est de mise, mais parfois ce principe joue contre nous. Or, rien ne nous empêche de jouer un rôle de communicateur et d'éducateur lorsque le contexte s'y prête.

Par l'entremise du gouvernement, les Canadiens ont investi des fonds publics dans le SCRS et lui ont accordé leur confiance. Naturellement, ils se sentent en droit de savoir qui nous sommes et ce que nous faisons. Le SCRS gère des informations classifiées, ce qui ne veut pas dire qu'il doit toujours agir comme une organisation secrète.

Heureusement, la situation commence à changer. En effet, une population bien renseignée sur les enjeux en matière de sécurité est un allié très important et utile, qui peut nous aider à assurer la sécurité nationale.

Il est dans l'intérêt opérationnel du Service d'encourager les citoyens à jouer un rôle actif et à s'informer des questions de sécurité. Par exemple, vous avez peut-être entendu parler d'Emma Wallis, qui travaillait pour une entreprise d'entreposage au Royaume‑Uni. En 2004, un gros sac d'engrais entreposé dans l'un des entrepôts de l'entreprise a éveillé ses soupçons. Elle avait entendu dire que l'engrais pouvait servir à la fabrication d'explosifs. Ses supérieurs ont alerté les autorités britanniques, qui ont ensuite pu démanteler une cellule terroriste locale.

Au pays, un Torontois a été arrêté à l'aéroport international Pearson en mars dernier juste avant de monter à bord d'un avion à destination, semblait-il, de la Somalie où, selon les enquêteurs, cet individu aurait joint le groupe terroriste al-Chabaab. D'après les reportages des médias, des membres de la communauté auraient avisé les autorités des intentions de cet individu.

Détrompez-vous. Le but n'est pas d'amener les Canadiens à s'espionner, mais plutôt de donner aux gens les moyens de se protéger et de protéger leur collectivité. Une prise de conscience collective est essentielle puisque nous vivons à une époque où les menaces évoluent rapidement.

Aperçu de la menace

En tant que membre d'un service de renseignement de sécurité, je me bute à une difficulté qui dure depuis toujours, soit de parler honnêtement du contexte de la menace sans être alarmiste. Il est vraiment difficile d'atteindre cet équilibre. Il est tout aussi irresponsable d'exagérer que de minimiser la menace pour la sécurité nationale au Canada. Exagérer mine la crédibilité des institutions responsables de la sécurité. Nous n'avons donc aucun intérêt à le faire.

Pourtant, lorsque nous avons des nouvelles alarmantes, nous ne pouvons généralement pas communiquer de détails en raison de la nature très délicate de l'information qui nous sert à préparer nos évaluations du renseignement.

En tant qu'organisation de renseignement de sécurité, le SCRS est tenu non seulement de comprendre l'évolution du contexte de la menace, mais aussi de prédire ces changements. Essentiellement, nous devons être l'équivalent bureaucratique de Nostradamus. Or, dans le contexte de la mondialisation, où les événements géopolitiques se déroulent à un rythme effréné – à ce que j'appelle l'heure d'Internet – il peut s'avérer difficile d'obtenir des informations à jour et fiables, et encore plus d'en évaluer les répercussions sur la sécurité.

En effet, qui aurait pu prédire il y a un an à peine les événements cataclysmiques qui ont secoué, et qui continuent de secouer, le monde en 2011? La révolution a éclaté dans d'importantes régions du monde arabe. Il est devenu impossible de contenir la population qui voulait des changements politiques et économiques. Des régimes tenus par une main de fer, symboles de stabilité, se sont effondrés les uns après les autres. En Égypte, Moubarak a été évincé. En Libye, le règne de terreur de Mouammar Kadhafi est terminé. Les gouvernements du Yémen et de la Syrie sont toujours menacés.

Cette année marque également la fin d'Oussama Ben Laden en tant que chef d'al-Qaïda. Cette fin, bien qu'attendue, s'est produite soudainement, dans des circonstances dramatiques. La situation internationale est plus incertaine à la fin de 2011 qu'elle ne l'était au début de l'année.

Dans une telle période d'incertitude, nous devons demeurer vigilants. La mort d'Oussama Ben Laden et d'autres dirigeants haut placés, comme Anouar al-Aulaki, a déstabilisé al-Qaïda, mais le groupe demeure dangereux. Souvent, lorsqu'un dirigeant est éliminé, celui qui prend sa place est moins discipliné, moins patient et plus imprévisible que son prédécesseur.

Cela dit, les opérations antiterroristes à l'étranger comme celles ayant mené à l'élimination de Ben Laden ont été suffisamment efficaces et ont sans aucun doute porté atteinte à la capacité opérationnelle du noyau d'al-Qaïda. Pourtant, l'idéologie extrémiste de ce groupe continue d'attirer et d'inspirer des adeptes. Un certain nombre de groupes terroristes affiliés à al-Qaïda ont vu le jour et ont pris la relève. Il suffit de penser à la menace grandissante que font peser ces groupes en Afrique du Nord, au Yémen ou en Somalie.

L'an dernier, dans une publication en anglais, un de ces groupes, al‑Qaïda dans la péninsule Arabique, a décrit l'opération « hémorragie ». Dans l'article, le groupe a mentionné une stratégie aux mille coupures consistant à mener plus souvent de plus petites attaques dans le but de saigner à blanc l'ennemi. Que vous vouliez l'admettre ou non, cet ennemi, c'est nous.

Le renseignement de sécurité s'apparente à la microbiologie. Chaque fois que nous réussissons à identifier et à contenir un microbe dangereux, celui-ci se transforme de manière imprévisible, souvent sans possibilité de traitement.

Les attentats du 11 septembre 2001 nous ont conditionnés à nous préparer à faire face à des attentats publics, très sophistiqués et catastrophiques contre des cibles multiples. Les services de sécurité occidentaux se sont donc préparés à passer à une ère de l'hyperterrorisme.

Puis, des événements comme ceux à Mumbaï et à Fort Hood ont montré que les attentats à l'arme légère pouvaient être tout aussi meurtriers. La tuerie récente en Norvège, qui exemplifie une autre forme d'extrémisme, ne fait que confirmer cette réalité.

À cet égard, il ne faut pas oublier la menace provenant des « loups solitaires », c'est-à-dire des individus inspirés par une cause terroriste qui décident de commettre d'eux-mêmes un acte de terrorisme, indépendamment de groupes ou de réseaux existants. Ces individus agissant seuls sont parmi les plus difficiles à détecter ou à cibler par une enquête. Nous pouvons bien resserrer la sécurité à la frontière pour empêcher des exécutants étrangers, comme les pirates de l'air du 11 septembre, d'entrer au Canada. Cependant, comment pouvons‑nous nous protéger des menaces qui viennent de nos propres collectivités?

Je parle ici, bien sûr, de la radicalisation, soit le processus par lequel une personne aux idées modérées et conventionnelles adhère à une idéologie politique et religieuse extrémiste. Les individus radicalisés deviennent une menace pour la sécurité lorsqu'ils appuient ou encouragent la violence. Ces individus voient alors leur pays comme une cible légitime. La radicalisation existe vraiment et est une grande source d'inquiétude pour nous.

Il est difficile de comprendre le phénomène, surtout lorsqu'il mène concrètement à la violence, ce que nous appelons le terrorisme d'origine intérieure. Pour la plupart d'entre nous, il est tout à fait illogique qu'une personne née et ayant grandi au Canada puisse rejeter les valeurs sur lesquelles notre société est fondée, comme la paix ainsi que le respect de la vie et des différences.

Pourtant, la condamnation des individus impliqués dans le projet tramé en 2006 par les 18 de Toronto, l'affaire Momin Khawaja ici à Ottawa et d'autres encore montrent que l'extrémisme violent couve bel et bien aussi sur notre territoire. Même si le SCRS et ses partenaires du milieu de l'application de la loi ont réussi à prévenir ce qui aurait incontestablement tourné en massacre, ces exemples confirment la présence au Canada d'individus radicalisés qui, ayant adopté une vision tordue de l'islam, sont prêts à user de violence aveugle contre des civils au nom d'une cause politique, et ce ici, en sol canadien.

Il va sans dire que l'extrémisme violent n'est pas toujours relié à l'islam radical. Depuis 2004, il y a eu au Canada neuf attentats à la bombe à caractère politique aucunement reliés à al-Qaïda. Ces manifestations extrémistes ciblaient l'infrastructure essentielle, comme des pipelines et des pylônes électriques. Un centre de recrutement des Forces canadiennes a également été attaqué.

L'an dernier, une bombe incendiaire a été lancée contre une succursale de la Banque Royale, ici à Ottawa. Il s'agit là d'un grave cas de violence à caractère politique contre le secteur financier. Un tel incident, du moins de cette ampleur, ne s'était jamais produit.

Certains croient qu'ils peuvent utiliser légitimement la violence pour attirer l'attention des membres du public et les amener à appuyer leur cause, ou encore pour influencer les politiques du gouvernement. Dans certaines circonstances, l'intensification des sentiments d'urgence et de frustration que suscitent certains problèmes peut accroître le risque que des personnes ou des groupes adoptent une stratégie violente et destructrice pour atteindre leurs objectifs. Face à ce genre de menaces, le SCRS doit constamment établir une distinction entre les groupes et les individus qui ne font que jeter des paroles en l'air et ceux qui sont prêts à passer à l'acte.

La technologie facilite grandement la tâche de ceux qui veulent causer des torts. Les technologies de communication, comme Internet, ont amélioré à bien des égards notre qualité de vie, mais elles sont également utilisées par les extrémistes, qui s'en servent pour diffuser leur message, solliciter des dons et recruter des adeptes, ainsi que pour planifier, coordonner et mener à bien des actes de violence ou des activités déstabilisatrices.

Notre utilisation de l'ordinateur nous expose à l'une des plus lourdes menaces actuelles touchant les intérêts et la prospérité du Canada, c'est‑à-dire le cyberespionnage. Cette forme d'espionnage connaissant l'essor le plus rapide menace à la fois les secteurs public et privé. Plus de cent pays pratiquent le cyberespionnage.

Ils s'y adonnent parce que le cyberespionnage est peu coûteux, comporte de faibles risques et constitue un moyen très efficace de se procurer un avantage politique, militaire ou économique. En fait, certains États parrainent l'espionnage contre les intérêts canadiens - y compris les cyberopérations - dans une mesure aussi importante que pendant la guerre froide, voire davantage. Par conséquent, les gouvernements, les entreprises et les particuliers au Canada sont susceptibles de perdre des informations et des technologies à une échelle jamais vue, ce qui a une incidence non seulement sur leurs activités quotidiennes, mais aussi sur la capacité à long terme du Canada d'être actif et compétitif sur la scène mondiale.

À mes débuts comme agent de renseignements, Internet n'avait pas vraiment d'importance. Quel revirement de situation! Internet et les autres technologies de communication permettent à nos adversaires de nous attaquer depuis l'étranger. Un individu disposant des bons outils, agissant de son propre chef ou encore au nom d'un groupe terroriste ou d'un gouvernement étranger, peut prendre pour cible notre infrastructure essentielle, comme les réseaux de distribution d'électricité, les réseaux de communication et le secteur financier, et perturber considérablement nos vies, et ce sans jamais mettre les pieds au Canada.

La cybermenace ne touche pas seulement les gouvernements, les grandes entreprises ou le secteur de l'infrastructure essentielle. Beaucoup de Canadiens ne savent tout simplement pas à quel point leurs ordinateurs personnels sont vulnérables. Et s'ils ne le savent pas, ils ne peuvent malheureusement pas se protéger.

Nous sommes également menacés par l'ingérence étrangère. Le Canada est un pays fondé sur l'immigration. Chaque année, nous accueillons des centaines de milliers d'étrangers provenant de toutes les régions du monde. Les Canadiens ont bien raison de célébrer la diversité du Canada. Or, la diversité a des répercussions sur la sécurité, et il faut en tenir compte. Les efforts déployés par des puissances étrangères pour surveiller et intimider les communautés d'immigrants au Canada pourraient troubler l'harmonie culturelle que nous nous employons avec tant d'énergie à promouvoir et qui est au cœur de notre identité nationale. Nous ne pouvons pas non plus fermer l'œil sur les tentatives des puissances étrangères de manipuler et d'utiliser des membres de certaines communautés pour influencer les politiques du gouvernement du Canada.

Il s'agit d'une question délicate. J'aimerais cependant faire valoir un point important, soit que les communautés d'immigrants sont les victimes. Or, malheureusement, les gens l'oublient parfois. C'est pour protéger les communautés que nous recueillons des renseignements sur l'ingérence étrangère.

Le Canada est un pays du Nord, et cet attribut fait partie intégrante de notre identité nationale. L'Arctique occupe une place de premier plan dans notre conscience collective, mais il acquiert aussi une dimension stratégique grandissante. Un certain nombre de pays s'intéressent de plus en plus aux ressources naturelles et aux routes de commerce que présente l'Arctique. En raison de cette concurrence stratégique, le gouvernement fédéral est de plus en plus amené à assurer la souveraineté et la sécurité des îles de l'Arctique et des eaux adjacentes.

Je terminerai mon exposé sur la menace que représentent les armes de destruction massive. La propagation des armes chimiques, biologiques, radiologiques et nucléaires et celle de leurs vecteurs représentent un grave risque pour la sécurité du Canada. La poursuite par certains États de programmes visant à mettre au point ou à acquérir ces armes contribue à l'instabilité internationale et pourrait même mener à des conflits armés. Le Canada est un chef de file dans bien des secteurs de haute technologie, y compris certains secteurs peut-être utiles à la fabrication d'armes de destruction massive. Nous sommes donc une cible prisée pour les États qui cherchent à se doter de ces armes. Le SCRS continue de travailler avec vigilance pour mettre fin aux efforts de ceux qui tentent d'obtenir et d'utiliser illicitement des technologies, des matières ou des connaissances canadiennes dans le but de fabriquer des armes de destruction massive.

Peu importe la menace pour le Canada, le SCRS et son personnel croient qu'il faut les contrer sans tarder, à la source dans la mesure du possible, mais pas nécessairement à la vue du public. Pour y arriver, nous collaborons activement avec nos partenaires de manière à assurer la défense avancée du Canada. En menant des opérations à l'étranger, le SCRS joue un rôle clé qui contribue à contrer la migration illicite au Canada. Nous offrons également des conseils en matière de filtrage de sécurité à Citoyenneté et Immigration Canada, et nous participons à des opérations de renseignements communes contre des réseaux de trafic, de contrebande et de financement illicites qui cherchent à exploiter notre pays. Ces activités permettent d'empêcher des individus peut-être dangereux d'entrer au Canada.

Je suis particulièrement fier de notre travail en Afghanistan. Le SCRS a joué un rôle de premier plan en appuyant la mission de combat du Canada dans ce pays. Je tiens à être clair : l'information recueillie par le SCRS en Afghanistan a sauvé des vies, des vies de Canadiens et de civils afghans. La fin de cette mission a changé le point de mire du Service dans la région, mais n'a pas mis fin à nos activités. En quelques mots, nous suivons la menace. Le Service continuera de s'intéresser de près aux renseignements dans la région tant que les activités des réseaux extrémistes en Afghanistan nous menacent.

En tant que Canadiens, nous nous considérons parfois comme des intermédiaires honnêtes et chéris sur la scène internationale. C'est peut-être le cas, ce qui ne veut pas dire que nous n'avons pas d'adversaires. J'espère qu'en parlant candidement des menaces auxquelles nous faisons face, comme j'ai tenté de le faire ici aujourd'hui, nous serons mieux en mesure de travailler ensemble pour assurer la sécurité du Canada et des Canadiens.

Le SCRS : une organisation qui s'adapte

Où donc se situe le SCRS avec tout ce qui se passe? Comment réussissons-nous à nous adapter à un contexte de la menace de plus en plus complexe et bien sûr dangereux?
Il y a très peu de place à l'erreur compte tenu des nombreuses menaces pour la sécurité du Canada et de la vitesse à laquelle elles peuvent se matérialiser. En tant qu'organisation de renseignement de sécurité, le SCRS doit toujours garder une longueur d'avance sur ceux qui souhaitent porter atteinte aux Canadiens ou aux intérêts canadiens. Pour y arriver, nous devons être de plus en plus ingénieux.

Le SCRS est un service de sécurité. Autrement dit, nous menons des activités dans le but de recueillir des renseignements, la collecte étant depuis toujours au cœur de nos activités. Peu importe si nous utilisons des sources humaines, interceptons des communications ou exerçons une filature traditionnelle, le SCRS est connu d'abord et avant tout pour son rôle de collecteur d'information, rôle dans lequel nous excellons.

Cela dit, tout comme les menaces pour la sécurité évoluent, nous devons évoluer en tant qu'organisation. Le SCRS en 2011 est certes bien différent de l'organisation à ses débuts. Je suis arrivé au Service il y a plus de 25 ans, dans les années les plus intenses de la guerre froide. Le Service consacrait alors presque toute son énergie au contre-espionnage, pour protéger notre pays de l'influence soviétique. Environ 80 % des ressources étaient consacrées aux enquêtes sur les réseaux d'espionnage. Nous avions même à cette époque une Direction de l'antisubversion, dont le rôle consistait à repérer les individus cherchant à renverser le gouvernement du Canada.

Notre organisation faisait écho au contexte de la menace de l'époque. Nous savions qui était notre ennemi et où il se trouvait. Nous savions comment il opérait et comment déjouer ses plans. Nous étions alors une organisation très statique et coupée du monde. Il est intéressant de noter que la Commission McDonald, qui a mené à la création du SCRS, était fortement d'avis que le nouveau service de sécurité ne devrait pas parler publiquement des menaces pour le Canada, ni avoir un programme de liaison avec les médias. Nous avons fait beaucoup de chemin depuis.

Or, c'est comme ça que les gens pensaient durant la guerre froide. De nos jours, plus de 25 ans plus tard, il n'y a plus de Direction de l'antisubversion, et nous consacrons une très grande partie de notre énergie et de nos ressources à la lutte contre le terrorisme, et non au contre‑espionnage. Nous sommes beaucoup plus souples, agiles et novateurs, et nos employés ont un très large éventail de compétences et une vaste expérience. J'ajouterais que nous avons une Direction des communications très professionnelle qui nous aide à parler de la menace aux Canadiens et à mieux faire connaître en général les enjeux en matière de sécurité.

Le Service n'avait d'autre choix que d'évoluer vu le changement profond du contexte de la menace, c'est-à-dire la fin du communisme et la montée de l'islam militant. Or, ce changement n'a pas été facile. On dit souvent que l'effondrement du World Trade Center a marqué l'arrivée de ce nouveau contexte de la menace, mais le danger que représente l'islamisme militant ne s'est pas soudainement matérialisé le matin du 11 septembre 2001. Il est plus juste de dire que cette date symbolise l'échec des gouvernements occidentaux, qui n'ont su s'adapter à un contexte de la menace qui avait déjà changé. Je viens tout juste de dire que les organismes de sécurité doivent garder une longueur d'avance sur la menace. Dans le cas du 11 septembre, l'appareil du renseignement de sécurité avait pris du retard.

De nos jours, soit dix ans après la tragédie du 11 septembre, les menaces pour la sécurité existent toujours, comme je l'ai dit à d'autres, mais elles ne sont pas nécessairement les mêmes. La menace ne provient pas seulement des extrémistes qui pourraient franchir nos frontières, mais aussi des extrémistes violents qui se forment au pays, ce qui me ramène au phénomène complexe, mystérieux et terrifiant qu'est la radicalisation.

En toute sincérité, les organismes de sécurité ne comprennent pas encore complètement ni comment ni pourquoi un jeune homme ou une jeune femme en apparence ordinaire ayant grandi au Canada puisse rejeter les valeurs occidentales, libérales et démocratiques à la base de l'identité canadienne, pour les remplacer par l'idéologie antioccidentale violente d'al-Qaïda.

Nous savons toutefois que les idéologues terroristes, ces vecteurs de la radicalisation, cherchent à faire valoir que c'est « nous contre eux ». Ce message tout simple est attirant pour bien des gens, en particulier les jeunes, qui sont à la recherche d'une identité et d'un sentiment d'appartenance et qui veulent donner un sens au monde. Le message manichéen propagé par al-Qaïda et d'autres groupes a l'avantage d'expliquer le monde en des termes à la fois simples et héroïques. Le radicalisme est présenté comme un moyen de combattre l'injustice et de faire partie de quelque chose plus grand que soi.

Si nous voulons combattre ce fléau alarmant, nous devons le comprendre. Autrement dit, notre rôle ne consiste pas seulement à découvrir des cas de radicalisation, mais à en comprendre la genèse. Quel est le processus? Pouvons-nous le prévenir, et plus encore le prévenir bien avant que la radicalisation devienne un problème de sécurité nationale? Pouvons‑nous aider les parents, les enseignants et les chefs religieux à trouver des outils qui leur permettent de protéger leurs enfants et leurs collectivités?

Que fait donc le Service? D'abord et avant tout, nous avons donné à notre bureau de renseignements les moyens et les ressources dont il a besoin. Nous avons recruté et formé des analystes, des psychologues et des spécialistes hautement compétents, dont bon nombre sont détenteurs de doctorats. Nous sommes, à bien des égards, à la fois un service de sécurité et un centre d'études.

Au début de l'année, la Direction de l'évaluation du renseignement a produit un rapport de recherche d'une cinquantaine de pages sur la radicalisation au Canada. Ce document fascinant et important représente sans conteste l'une des études les plus approfondies du sujet faite par un organisme de renseignements occidental.

Ce rapport est coté très secret. Je ne peux donc pas aller dans le détail. Je peux cependant vous dire que les auteurs n'ont relevé aucun parcours universel et prévisible menant à la radicalisation. Le processus qui amène une personne à remplacer ses vues modérées par des idées extrémistes est individuel. Il varie pour chaque personne. Il n'y a pas de processus unique et linéaire menant à l'extrémisme.

Autrement dit, plus d'un chemin mène à Rome. Le point tournant n'est pas le même pour tout le monde. La situation socioéconomique n'est pas vraiment un indicateur. Des étudiants, des chômeurs, des professionnels instruits... On trouve des membres de toutes les classes de la société parmi les Canadiens accusés d'infractions pour terrorisme au cours des dernières années. C'est pourquoi il est particulièrement difficile de détecter les cas de radicalisation et d'intervenir.

Au fur et à mesure que nous en apprenons davantage sur le phénomène, il nous apparaît clairement qu'en tant qu'organisation de renseignement de sécurité, le SCRS ne sera pas en mesure de combattre efficacement ce phénomène complexe et dangereux en se contentant de simplement recueillir de l'information. C'est ce que je constate en tant que personne ayant passé le plus long de sa carrière dans le secteur opérationnel à recueillir des informations. Nous devons sortir de notre « zone de confort » et trouver des moyens novateurs de combattre cette menace et de bien protéger les Canadiens.

Par exemple, nous devons collaborer avec nos partenaires gouvernementaux, les organismes d'application de la loi et les collectivités à risque pour favoriser un dialogue ouvert et resserrer les relations. Nous devons parler entre nous afin de mieux nous comprendre et renforcer les liens de confiance qui sont tellement essentiels dans notre secteur d'activités. Nous devons élargir notre champ d'activités en mettant en place des programmes de prévention à long terme qui mettront les personnes et les collectivités à l'abri des discours extrémistes. Nous devons enfin participer activement aux discussions qui façonneront les politiques et les interventions visant à lutter contre la radicalisation au Canada.

Conclusion

Mesdames et messieurs, nous ne pouvons pas tenir pour acquises notre sécurité et notre liberté. En tant que cadre supérieur au SCRS, je constate et je suis mis au courant de nouvelles menaces tous les jours. Parfois, le public en entend parler. Vous avez sans doute entendu dire, la semaine dernière, que le groupe terroriste al-Chabaab en Somalie avait lancé un appel aux jeunes Somaliens au Canada, les exhortant à tuer les non-musulmans et à faire le jihad contre notre pays.

Le zèle des individus et des groupes qui causeraient préjudices au Canada et aux Canadiens n'a d'égal à mon engagement et à celui de mes collègues à assurer la sécurité de notre pays. Le SCRS a fait beaucoup de chemin depuis sa création en 1984. Il a évolué, et continuera d'évoluer, afin de s'acquitter de son mandat de protéger les Canadiens.

En tant qu'organisation de sécurité moderne et souple, le SCRS est à l'avant-plan lorsqu'il s'agit d'assurer la sécurité du Canada. En collaborant avec l'ensemble du gouvernement et nos partenaires du milieu de l'application de la loi, nous pouvons assurer une intervention rapide et efficace, adaptée au contexte de la menace actuel.

Le SCRS peut faire plus pour les Canadiens et se doit de le faire. Nous pouvons participer activement aux débats sur les enjeux auxquels fait face la société canadienne. Si la situation s'y prête, nous pouvons également faire partie de la solution. Bref, nous pouvons être plus que des agents secrets. Nous pouvons devenir des agents du changement.

J'aimerais vous laisser sur cette pensée : la sécurité est un exercice de collaboration.
C'est un exercice de collaboration parce que les frontières nationales sont une mince protection dans le contexte de la mondialisation et aussi parce que les menaces sont si diverses. Voilà pourquoi les intervenants de l'appareil du renseignement de sécurité doivent collaborer étroitement avec les partenaires au pays et à l'étranger.

La sécurité est une responsabilité partagée pour une autre raison. Les Canadiens, de toutes les classes et professions et de toutes les régions du pays, ont un rôle à jouer pour assurer la sécurité du Canada. Pour assurer leur résilience, les sociétés comptent non seulement sur les gouvernements et les organismes d'application de la loi, mais aussi sur la participation d'une population instruite et mobilisée. La sensibilisation du public est sans aucun doute la première ligne de défense.

Je tiens de nouveau à féliciter les organisateurs, qui ont aidé à sensibiliser le public dans le cadre de la conférence d'aujourd'hui. Je vous souhaite à tous des discussions productives.

Merci.